Gwena‘lle Bauvois

HyvinkŠŠ le 18 octobre 2006

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Albert Edelfelt et Helene Schjerfbeck en France

Regards croisŽs

 

 

  Comme vous devez le savoir, la majoritŽ des peintres finlandais de la seconce moitiŽ du XIXe sicle se sont rendus en France pour Žtudier, exposer leurs tableaux et Žventuellement faire carrire. Tous les grands noms de la peinture finlandaise sont allŽs en France ˆ cette Žpoque : Gallen-Kallela, JŠrnefelt, Rissanen, Simberg. Mais aussi des sculpteurs comme Ville Vallgren, Walter Runeberg, des Žcrivains comme Juhani Aho et des musiciens comme Jean Sibelius. Mais lĠartiste finlandais qui a eu les rapports les plus forts avec la France est sans nul doute Albert Edelfelt. La carrire quĠil a eu ˆ Paris est incroyable, jamais aucun artiste finlandais ou scandinave nĠavait atteint ce succs avant lui. Il a vraiment connu la gloire et les honneurs. Je suis sur le point de terminer une thse de sociologie de lĠart o jĠai ŽtudiŽ toute la carrire dĠEdelfelt en France depuis son arrivŽe en 1874 jusquĠˆ sa mort en 1905. JĠai analysŽ de prs lĠensemble des rŽseaux sociaux dĠEdelfelt en France, avec les artistes, les collectionneurs et les critiques dĠart franais mais aussi avec tous les artistes finlandais installŽs ˆ Paris. En effet, la colonie dĠartistes finlandais Žtait trs nombreuse en France ˆ cette Žpoque et Edelfelt, qui faisait figure de chef de file, en connaissait la plupart des membres. Il y a notamment connu une jeune peintre prometteuse qui nĠest autre que Helene Schjerfbeck. Ces deux grands noms de la peinture finlandaise se sont en effet rencontrŽs, c™toyŽs et ont mme travaillŽ ensemble lors de leurs sŽjours ˆ Paris. Cette confŽrence vous propose des regards croisŽs entre ces deux artistes, grandes figures nationales, dont les rapports sont quelque peu mŽconnus. Cela nous permettra dĠaborder par la mme occasion la nature des rapports entres artistes hommes et femmes au XIXe sicle, et la manire dont les artistes masculins considŽraient et apprŽhendaient leurs homologues fŽminines. La Finlande a connu de trs nombreuses femmes peintres, bien plus quĠen France, ce sujet est donc particulirement important.

 

 Schjerfbeck et Edelfelt ont vŽcu en France ˆ la mme pŽriode, y passant plusieurs annŽes pour leurs Žtudes mais aussi pour faire carrire. Au sein de la colonie dĠartistes finlandais installŽe ˆ Paris, ils se sont forcŽment c™toyŽs. Edelfelt avait remarquŽ le talent prŽcoce de Schjerfbeck ds lĠarrivŽe de la jeune fille ˆ Paris en 1880. Au moment o Edelfelt rencontre Schjerfbeck, il a 26 ans et elle 18. Edelfelt est encore jeune mais il a dŽjˆ suivi ˆ partir de 1874 de brillantes Žtudes ˆ Paris dans la prestigieuse Ecole des beaux-arts, sous le direction du cŽlbre peintre franais Jean-LŽon GŽr™me. Il a dŽjˆ participŽ ˆ plusieurs reprises au Ç Salon des artistes franais È, qui est la plus grande exposition dĠart de lĠŽpoque au niveau mondial. CĠest une immense exposition qui se tient tous les ans ˆ Paris et o il est trs difficile dĠtre sŽlectionnŽ. Gr‰ce ˆ son talent et ˆ ses rŽseaux, Edelfelt parvient assez rapidement ˆ tre acceptŽ au Salon. Il expose son premier tableau en France au Salon de 1877 intitulŽ : La reine Blanche. Cette Ïuvre est dans la pure veine historique, elle illustre un Žpisode de lĠhistoire scandinave mettant en scne la reine Blanche de Namur et son fils le prince Haquin. On ressent dans ce tableau lĠinfluence de son professeur, GŽr™me, qui est un des grands ma”tres franais de la peinture historique. La reine Blanche remporte un certain succs dĠestime auprs du public et des critiques franaises, ce qui reprŽsente dŽjˆ un pas significatif dans la carrire dĠEdelfelt.

  Au salon de 1878, Edelfelt expose un nouveau tableau : Le Duc Charles. Cette Ïuvre, de nouveau hautement historique, dŽpeint un ŽvŽnement de lĠhistoire finlandaise : le Duc Charles de Sude sĠŽtant rendu ma”tre du ch‰teau de Turku se rend prs du cadavre de son ennemi Flemming, le protecteur de la Finlande, et lui tire la barbe pour outrager son corps devant sa femme et sa fille. Trs dramatique et trs noir, le tableau impressionne ˆ Paris et Edelfelt rencontre un franc succs au Salon. Son professeur GŽr™me salue le talent de son jeune Žlve et Edelfelt avance encore plus sžrement sur le chemin de la rŽussite.

  Il expose de nouveau au Salon de 1879 avec son tableau : Le village incendiŽ qui dŽcrit une scne de la Guerre des Maillotins, une rŽvolte des paysans finlandais au 16e sicle. La toile est de nouveau une rŽussite auprs du public et de la critique franais mais Edelfelt nĠest au final pas trs heureux du rŽsultat. CĠest ˆ partir de ce moment lˆ quĠEdelfelt dŽcide dĠabandonner la peinture historique dans laquelle il ne trouve plus dĠinspiration artistique pour se tourner dŽfinitivement vers la peinture naturaliste de plein-air, plus moderne. Son 1er grand tableau naturaliste dans lequel Edelfelt sĠinvestit fortement, sĠintitule : Le convoi dĠun enfant. Edelfelt lĠexpose au Salon de 1880, soucieux de lĠaccueil de la critique vis ˆ vis de cette rŽalisation totalement diffŽrente mais le succs est au rendez-vous. Edelfelt reoit mme sa premire mŽdaille au Salon, rŽcompense on ne peut plus prestigieuse, convoitŽe par des milliers dĠartistes.

 

  Donc quand Schjerfbeck arrive ˆ Paris en 1880, Edelfelt est dŽjˆ plus quĠun grand espoir de la peinture finlandais, il en est lĠŽtoile montante. Il a dŽjˆ remportŽ nombre de succs officiels en France. Et comme nombre des jeunes artistes de la nouvelle gŽnŽration, Schjerfbeck a ŽtŽ encouragŽe ˆ venir en France gr‰ce ˆ la rŽussite quĠEdelfelt y a connue. En effet, lĠenthousiasme de la critique et du public franais pour le travail dĠEdelfelt a motivŽ beaucoup dĠautres artistes finlandais ˆ venir tenter leur chance en France. Edelfelt a donc ŽtŽ au dŽpart un modle de rŽussite pour Schjerfbeck. De plus, au niveau artistique, Schjerfbeck sĠest inspirŽe au dŽbut de sa carrire de la peinture dĠEdelfelt. Tout comme lui, elle voulait devenir une peintre appliquŽe ˆ illustrer lĠhistoire patriotique de la Finlande. Edelfelt qui Žtait le peintre historique le plus prometteur de son pays nĠa pu que lĠinspirer. Les tableaux historiques dĠEdelfelt comme La reine Blanche et le Duc Charles avaient ŽtŽ de grandes rŽussites, applaudies en France et cŽlŽbrŽes en Finlande. EncouragŽe par ce succs, Schjerfbeck rŽalise en 1880 dans la mme veine, un tableau historique trs abouti, son cŽlbre Soldat blessŽ qui reprŽsente un soldat gisant dans la neige lors de la guerre de 1808. Un parallle peut tre facilement fait entre Le Soldat blessŽ de Schjerfbeck et Le village incendiŽ dĠEdelfelt, peint juste un an avant. En effet, les deux tableaux sĠinspirent dĠŽpisodes dramatiques de lĠhistoire finlandaise, ˆ forte charge Žmotionnelle, et les deux scnes se situent dans un paysage enneigŽ. Suite ˆ ce tableau vraiment rŽussi, Schjerfbeck est alors considŽrŽe comme un des nouveaux espoirs de la peinture finlandaise patriotique, tout comme Edelfelt. Mais, comme Edelfelt, elle sĠinitie lors de ses Žtudes en France au naturalisme et au plein-airisme et abandonne par la suite la peinture historique. Les parcours artistiques dĠEdelfelt et de Schjerfbeck ont donc ŽtŽ au dŽbut assez similaires.

 

  Quand Schjerfbeck arrive en France en 1880, donc 6 ans aprs Edelfelt, elle nĠest du haut de ses 18 ans  quĠune jeune Žtudiante fra”chement dŽbarquŽe de Finlande dans la grande capitale franaise. De son c™tŽ, Edelfelt Žvolue dŽjˆ ˆ Paris depuis plusieurs annŽes comme un poisson dans lĠeau, c™toyant le beau monde et la crme des artistes. Il habite mme dans un luxueux appartement dans un des plus riches quartiers de Paris, la Plaine Monceau. Sa mŽdaille remportŽe au Salon de 1880 lui ayant apportŽ la fortune et la reconnaissance sociale. De son c™tŽ, Schjerfbeck, en plus dĠtre jeune, sans grands revenus et inexpŽrimentŽe, malgrŽ son talent prŽcoce, a Ç le malheur È, peut-on dire, dĠtre une femme dans une Žpoque o il nĠy pas encore beaucoup dĠartistes fŽminines. En effet, il Žtait encore plus difficile pour une femme de rŽussir, surtout ˆ lĠŽtranger. Pourtant, les femmes peintres finlandaises mais aussi scandinaves ont ŽtŽ particulirement nombreuses ˆ venir en France, ce qui assez exceptionnel quand on pense aux difficultŽs quĠelles devaient affronter pour devenir des artistes professionnelles. Les femmes peintres ou sculptrices restaient encore marginales ˆ cette Žpoque et les Finlandaises ainsi que les Scandinaves en gŽnŽral se sont montrŽes sur ce terrain beaucoup plus avant-gardistes et libŽrŽes que les Franaises. Il y avait en effet un nombre bien plus important de femmes artistes en Finlande et en Scandinavie quĠen France. Pourtant, les conditions dĠenseignement pour les Finlandaises restaient assez limitŽes ˆ lĠŽpoque dans leur pays, et leurs possibilitŽs de devenir artistes professionnelles Žtaient encore restreintes. Pour se libŽrer du carcan social dans lequel elles Žtaient souvent engoncŽes et pour avoir une chance dĠexercer leur mŽtier comme professionnelles, les artistes finlandaises et scandinaves devaient venir ˆ Paris afin dĠacquŽrir un enseignement digne de ce nom ainsi quĠune certaine crŽdibilitŽ vis ˆ vis de leurs collgues masculins. LĠEtat finlandais a offert des bourses ˆ de nombreuses femmes peintres pour Žtudier ˆ lĠŽtranger, au mme titre que leurs collgues masculins, mais leurs financements Žtaient moins importants que pour les hommes, ce qui Žvidemment freinait leur dŽpart. Non seulement, elles avaient moins dĠargent pour vivre si elles partaient pour lĠŽtranger mais elles devaient Žgalement subir les pressions sociales de la sociŽtŽ de lĠŽpoque. Il nĠŽtait Žvidemment pas trs bien peru en gŽnŽral quĠune jeune fille de bonne famille parte toute seule dans une grande ville comme Paris, ˆ la merci de tous les dangers qui pouvaient survenir. Partir ˆ lĠ‰ge de 18 ans ˆ lĠautre bout de lĠEurope, comme Schjerfbeck, avec en poche une maigre bourse, reprŽsentait une prise de position somme toute assez radicale.

 

  Mais malgrŽ ces obstacles, les possibilitŽs de carrire offertes par la France tentaient tout autant les femmes que les hommes. Venir Žtudier ˆ Paris permettait dĠacquŽrir un enseignement de haute qualitŽ, de plus la vie artistique Žtait trs active, il y avait de nombreuses expositions et un grand nombre de musŽes. Venir ˆ Paris ouvrait donc tout un champ dĠopportunitŽs aux artistes Žtrangers. Mais mme si les possibilitŽs que Paris offrait aux artistes femmes Žtaient plus grandes, elles Žtaient malgrŽ tout traitŽes diffŽremment que les hommes. Par exemple, elles ne pouvaient pas Žtudier ˆ lĠEcole des beaux-arts qui Žtait rŽservŽe aux hommes, il a fallu attendre 1897 pour que les femmes puissent y rentrer. LĠapprentissage de lĠart pour les femmes a longtemps ŽtŽ considŽrŽ comme un simple passe-temps, alors que pour les hommes il Žtait envisagŽ comme une vŽritable formation professionnelle. En France, puisque lĠEcole des beaux-arts leur Žtait fermŽe, les femmes pouvaient Žtudier dans les acadŽmies privŽes, notamment lĠAcadŽmie Julian, lĠAcadŽmie de Madame TrŽlat de Vigny et lĠAcadŽmie Colarossi. Les femmes finlandaises et scandinaves ont eu une prŽfŽrence pour lĠAcadŽmie Julian qui offrait un enseignement de qualitŽ avec des professeurs prestigieux comme Laurens, Constant ou Robert-Fleury, et qui prenait les artistes femmes un peu plus au sŽrieux que les autres ateliers. Entre autres, les Finlandaises AmŽlie Lundhal et Maria Wiik, lĠamie de Schjerfbeck, y ont suivi leur enseignement artistique. Les artistes finlandaises et scandinaves ont Žgalement frŽquentŽ assez assidžment lĠŽcole de Madame TrŽlat de Vigny o enseignaient des peintres aussi cŽlbres que Bastien-Lepage, GŽr™me et Bonnat, malgrŽ le caractre parfois opprimant de la directrice. On pouvait y retrouver ˆ lĠŽpoque les Finlandaises Helena Westermarck et Ada ThilŽn. LĠAcadŽmie Colarossi jouissait Žgalement dĠune bonne rŽputation surtout gr‰ce ˆ ses excellents professeurs : Courtois, Dagnan-Bouveret et Collin. Les peintres finlandaises, Elin Danielson-Gambogi, Hanna Frosterus et Venny Soldan, une autre amie de Schjerfbeck, ont ŽtudiŽ ˆ lĠacadŽmie Colarossi.

   Dans ces acadŽmies privŽes, les cours Žtaient uniquement dispensŽs par des hommes, issus de la tradition acadŽmique. La coopŽration entre ateliers de femmes et dĠhommes Žtait rare mais il arrivait quĠils travaillent ensemble, comme dans le cas dĠElin Danielson-Gambogi et Venny Soldan qui ont peint en compagnie de collgues masculins dans les annŽes 1880. Mais ces acadŽmies privŽes ne traitaient pas les femmes sur un pied dĠŽgalitŽ, en effet les droits dĠinscription y Žtaient plus ŽlevŽs que pour les hommes, par exemple lĠAcadŽmie Julian faisait payer le double aux Žlves femmes, souvent pour deux fois moins dĠheures de cours. De plus, les ma”tres qui en gŽnŽral visitaient les ateliers une fois par semaine, ne venaient souvent quĠune ˆ deux fois par mois quand leurs Žlves Žtaient des femmes. Donc, comme en Finlande les bourses dĠŽtudes accordŽes aux femmes se rŽvŽlaient beaucoup plus rŽduites, elles devaient donc rŽflŽchir ˆ deux fois avant de se lancer dans une carrire artistique.

 En ce qui concerne lĠexposition des Ïuvres qui est Žvidemment un des ŽlŽments fondamentaux dans la carrire des artistes, les femmes avaient le droit dĠexposer au Salon des artistes franais, tant que cela restait dans les limites de lĠacceptable. CĠest-ˆ-dire quĠil Žtait prŽfŽrable pour les femmes de peindre des paysages, des natures mortes et des portraits car la peinture dĠhistoire, la plus apprŽciŽe au Salon, restait en majoritŽ destinŽe aux hommes. De plus, il Žtait monnaie courante quĠun artiste rŽputŽ donne sa ÔcharitŽĠ ˆ une dame quĠil portait dans son cÏur, ou ˆ une aristocrate voulant jouer ˆ lĠartiste. Je rappelle que la ĠcharitŽĠ Žtait un procŽdŽ qui permettait ˆ chaque membre du jury du Salon de faire accepter une Ïuvre qui avait ŽtŽ prŽalablement refusŽe. Il existait Žgalement des concours au sein des acadŽmies privŽes ouverts aux femmes, comme le Prix Julian, qui permettait aux artistes de se faire un nom. MalgrŽ toutes ces difficultŽs, les femmes finlandaises et scandinaves sont venues au mme titre que leurs homologue masculins, tenter leur chance ˆ Paris, Žtudier dans les acadŽmies et exposer au Salon et aux Expositions Universelles.

 

  Nous comprenons donc les problmes quĠa pu rencontrer Schjerfbeck ˆ son arrivŽe ˆ Paris. Edelfelt a pu rentrer ˆ lĠEcole des beaux-arts de Paris, qui Žtait rŽservŽe aux hommes, possibilitŽ que nĠa pas eu Schjerfbeck. Il a pu suivre un meilleur enseignement, plus encadrŽ et moins cher. De plus, la bourse dĠŽtude dĠEdelfelt Žtait plus ŽlevŽe que celle de Schjerfbeck, il avait donc plus dĠargent pour vivre, Paris Žtant trs cher pour un Finlandais. Et en tant quĠhomme, il a bien sžr ŽtŽ pris plus au sŽrieux. Pourtant, elle a suivi un schŽma de parcours assez similaire ˆ celui de ses collgues masculins. Comme ses homologues, Schjerfbeck a commencŽ ses Žtudes artistiques ˆ la SociŽtŽ des beaux-arts de Finlande, puis a lĠAcadŽmie privŽe dĠAdolf von Becker, qui Žtait soit dit en passant lĠancien professeur dĠEdelfelt. Elle dŽbute ses Žtudes ˆ Helsinki trs t™t, en 1873, ˆ lĠ‰ge de 11 ans et ce jusquĠen 1878. Schjerfbeck a ŽtŽ extrmement prŽcoce, tout comme Edelfelt dĠailleurs qui a rŽalisŽ ses premiers tableaux ˆ  lĠ‰ge de 11-12 ans. En 1880, Schjerfbeck prend la route de Paris o elle Žtudie tout dĠabord ˆ lĠatelier de Madame TrŽlat de Vigny, puis ˆ lĠAcadŽmie Colarossi. Edelfelt qui a connu Schjerfbeck au moment de ses Žtudes en 1880 disait dĠelle : Ç La petite demoiselle Schjerbeck[1] (É) est extrmement silencieuse mais se montre exceptionnellement intelligente et dŽterminŽe È[2], et en 1884 il dŽclarait quĠelle avait ŽtŽ Ç la meilleure Žlve È[3] de lĠAcadŽmie Colarossi. Lors de ses Žtudes ˆ lĠAcadŽmie Colarossi, Schjerfbeck travaille sous la direction du peintre franais Gustave Courtois. Ce dernier est en fait un ami trs proche dĠEdelfelt, ils ont fait leurs Žtudes ensemble ˆ Paris avec GŽr™me. Courtois a mme ŽtŽ le voisin dĠEdelfelt durant de nombreuses annŽes dans leur immeuble de lĠAvenue de Villiers. Le meilleur ami de Courtois Žtait le peintre Pascal Dagnan-Bouveret qui est devenu un des proches dĠEdelfelt. Dagnan-Bouveret Žtait admirŽ par Edelfelt qui le considŽrait non seulement comme un artiste de grand talent mais aussi comme un homme aux qualitŽs humaines exceptionnelles. Courtois qui Žtait un grand peintre acadŽmique trs connu ˆ son Žpoque a enseignŽ ˆ de nombreuses femmes ˆ lĠAcadŽmie Colarossi. Il avait dĠailleurs une attitude assez condescendante ˆ leur Žgard, tendant ˆ les naturaliser. Courtois qui discutait souvent avec Edelfelt, je cite : Ç des affaires concernant les femmes È, soulignait souvent :  Ç combien les dames artistes sont souvent en proie ˆ une rage jalouse, cela dit tout ˆ fait sans rŽellement porter de jugement È[4]. Pourtant de telles paroles semblent aujourdĠhui assez sexistes, Edelfelt trouvait malgrŽ tout Courtois : Ç honnte jusquĠˆ la moelle È. NŽanmoins, la situation des femmes peintres nĠŽtait pas trs avantageuse, elles avaient moins dĠopportunitŽs ˆ cette Žpoque que les hommes, ˆ peine Žtaient elles cantonnŽes ˆ faire de lĠaquarelle pour reprŽsenter des bouquets de fleurs ou des paysages pastoraux. Elles souffraient de cette condescendance de la part de leurs collgues masculins qui les regardaient souvent dĠun Ïil amusŽ ou au mieux protecteur. Mais malgrŽ ses vues un peu conservatrices, Courtois avait de rŽelles qualitŽs professorales et Schjerfbeck en a certainement bŽnŽficiŽ. Edelfelt Žtait mme un peu envieux, lui qui nĠa jamais enseignŽ lĠart. Edelfelt disait de Courtois : Ç [il] est le meilleur professeur que lĠon puisse imaginer. Il est presque intolŽrable car il voit avec une prŽcision photographique toutes les erreurs du dessin (É). È[5]

 

  Aprs ses Žtudes ˆ lĠAcadŽmie de Madame TrŽlat de Vigny et ˆ lĠAcadŽmie Colarossi, Schjerfbeck revient ˆ Paris en 1884. Elle y loue une modeste chambre sous les combles de lĠH™tel dĠAngleterre, prs du Louvre, en guise un atelier. Entre 1884 et 1888, elle voyage ˆ plusieurs reprises en France et peint ˆ Paris puis ˆ Pont-Aven en Bretagne, en compagnie de son amie la peintre Maria Wiik. CĠest lors de son sŽjour en Bretagne quĠelle rencontre un artiste anglais avec lequel elle se fiance mais ˆ cause de son handicap, les fianailles sont rompues par la famille du jeune homme. BlessŽe ˆ vie, Schjerfbeck ordonne quĠon bržle toutes les lettres o le nom de son fiancŽ apparaissait, cĠest pour cette raison quĠil reste toujours inconnu de nos jours. Elle ne se mariera dĠailleurs jamais. Le handicap de Schjerfbeck Žtait, comme vous le devez le savoir, un fort boitement. Enfant, elle avait eu la hanche brisŽe en tombant dans un escalier. Aprs cet accident, elle avait dž restŽe alitŽe de longs mois et cĠest comme ca quĠelle avait commencŽ ˆ dessiner pour passer le temps. Elle Žvoque dĠailleurs quelques annŽes plus tard cette convalescence forcŽe et prolongŽe dans son cŽlbre tableau : Le convalescent o lĠon voit un petit enfant fragile et malade.

 

 Contrairement ˆ Edelfelt, Schjerfbeck nĠa pas ŽtŽ comprise tout de suite en Finlande, la forte influence du naturalisme et du plein-airisme reue en France a profondŽment dŽplu dans son pays natal. Schjerfbeck a ŽtŽ jugŽe trop avant-gardiste et nĠa reu aucune rŽcompense ˆ ses dŽbuts, son audace Žtant dĠautant moins admise quĠelle Žtait une femme... Mais cela ne lĠa pas empchŽ de rŽaliser une assez belle carrire en France. Le fait dĠtre une femme nĠayant heureusement freinŽ, quĠen partie, son parcours artistique. En effet, Schjerfbeck a elle aussi participŽ plusieurs fois au Salon. Je rappelle quĠˆ lĠŽpoque, il y avait peu de femmes qui exposaient, encore moins avec des toiles ambitieuses comme celles que Schjerfbeck a souvent proposŽ. Il Žtait dŽjˆ difficile dĠtre acceptŽ au Salon quand on Žtait un homme franais tellement il y avait de candidats, alors imaginez pour une femme Žtrangre ! Pourtant Schjerfbeck parvient ˆ faire accepter un de ses tableaux en 1883 et participe pour la premire fois au Salon avec une toile intitulŽe Fte juive. Donc seulement 3 ans aprs son arrivŽe ˆ Paris, ce qui est une grande rŽussite. Des peintres comme Monet nĠont jamais ŽtŽ acceptŽs, CŽzanne, Manet, Renoir, Pissarro ont ŽtŽ la plupart du temps rejetŽs, comme Rodin. Ce qui montre la duretŽ du jury, trs acadŽmique. Schjerfbeck expose de nouveau au Salon de 1884 avec Procession funŽraire ˆ Pont-Aven. Cette Ïuvre peinte en Bretagne ne reoit pas un bon accueil en Finlande, dĠailleurs nombre des Ïuvres de Schjerfbeck peintes ˆ Pont-Aven nĠont ŽtŽ exposŽes quĠau XXe sicle, considŽrŽes trop radicales pour leur temps en Finlande. Procession funŽraire ˆ Pont-Aven est trs proche du style de Jules Bastien-Lepage, peintre franais qui soit dit en passant a ŽtŽ un ami intime dĠEdelfelt ainsi que son mentor. Il existe un parallle Žvident entre Procession funŽraire ˆ Pont-Aven de Schjerfbeck et Convoi dĠun enfant dĠEdelfelt peint 4 ans plus t™t.  Tout dĠabord, les deux peintres ont ŽtŽ inspirŽs de faon forte par Bastien-Lepage, grand ma”tre de la peinture naturaliste de plein-air. On y retrouve le mme style pictural, les mmes couleurs. De plus, le thme du tableau est Žvidemment trs proche : on y voit un enterrement, sujet dŽjˆ bien particulier. Mais pas nĠimporte quel enterrement, celui dĠun enfant. En effet, dans le tableau de Schjerfbeck, on peut voir lĠhomme en noir portant sous son bras un petit cercueil, celui dĠun bŽbŽ apparemment. Les deux motifs sont donc trs proches. Je ne peux pas affirmer que Schjerfbeck sĠest inspirŽ du tableau dĠEdelfelt mais les deux thmes sont trop semblables pour que ce soit une co•ncidence. De plus, le succs du tableau dĠEdelfelt avait ŽtŽ tel quĠil Žtait impossible de passer ˆ c™tŽ.

  Aprs Procession funŽraire ˆ Pont-Aven, Schjerfbeck expose de nouveau au Salon en 1888, avec son tableau Le Convalescent. Edelfelt qui suivait de prs sa carrire dŽclare dĠailleurs dans une lettre adressŽe ˆ sa mre que son tableau est Ç vraiment bon È[6]. Ce qui Žtait un vrai compliment car Edelfelt avait la dent dur avec les autres peintres, il nĠhŽsitait pas ˆ les fustiger, sans Žpargner ses propres amis. En 1889, Schjerfbeck participe Žgalement ˆ lĠexposition Universelle de Paris et remporte une mŽdaille de bronze avec Le Convalescent. Cela reprŽsentant une trs grande rŽcompense. De son c™tŽ, Edelfelt remporte en mme temps la mŽdaille dĠor pour son tableau Devant lĠŽglise, qui reprŽsente des vieilles femmes en CarŽlie.

 

  Aprs ses expositions fructueuses en France, Edelfelt qui fait confiance au talent de la jeune peintre, propose mme ˆ Schjerfbeck en 1887 de lĠassister lors de la rŽalisation dĠune copie de tableau. Ce tableau nĠest autre que le cŽlbre portrait du scientifique Louis Pasteur. Il faut revenir sur lĠhistoire trs intŽressante de ce tableau qui a fait la gloire internationale dĠEdelfelt. Ce portrait de Pasteur reste certainement un des tableaux les plus connus et les plus importants dĠEdelfelt, il le considŽrait lui mme comme une de ses Ïuvres majeures. LorsquĠen France, on me demande sur quoi je travaille, je rŽponds : Ç Albert Edelfelt È, personne ne le conna”t de nom mais quand je prŽcise : Ç CĠest le peintre qui a fait le portrait de Pasteur dans son laboratoire que lĠon voit dans les livres dĠhistoire et de biologie franais È, alors le gens savent de qui je parle ! Ce portrait de Pasteur est exceptionnel car il a su capter le scientifique au cÏur de lĠaction, chose jamais faite auparavant. Le tableau est exposŽ au Salon de 1886 et contre toute attente, il remporte un Žnorme succs et Žclipse totalement celui rŽalisŽ par le grand peintre franais, LŽon Bonnat, star de la peinture ˆ cette Žpoque. Le tableau est Žgalement exposŽ ˆ lĠExposition Universelle de 1889 o Edelfelt reoit la mŽdaille dĠhonneur. Pasteur lui-mme tenait beaucoup ˆ ce portrait qui selon lui reprŽsentait au mieux ce quĠil Žtait vraiment, il y tenait aussi car il sĠŽtait ouvert au peintre comme jamais auparavant. En remerciement pour son prestigieux modle, Edelfelt voulait voulu offrir le tableau ˆ Pasteur mais le ministre Turquet tenait absolument ˆ acheter le tableau pour le musŽe du Luxembourg et Edelfelt ne pouvait pas refuser une offre dĠachat de lĠEtat franais. Mais Pasteur aimait tellement son portrait quĠEdelfelt lui a proposŽ de lui en faire une copie gratuitement. Une copie qui, selon lui, Žtait si semblable ˆ lĠoriginal quĠˆ dix pas on ne voyait pas la diffŽrence[7]. Edelfelt rŽalise donc cette copie du portrait de Pasteur entre dŽcembre 1886 et mai 1887 et demande lĠaide de Schjerfbeck. LĠhistoire dit quĠEdelfelt a offert une boite de chocolats pour remercier Schjerfbeck. Ce qui peut para”tre comme un maigre salaire... Cette copie du portrait de Pasteur se trouve de nos jours ˆ lĠInstitut Pasteur de Paris, au c™tŽ dĠautres portraits de la famille Pasteur car Edelfelt en a rŽalisŽ un grand nombre. Comme Edelfelt nĠa pas eu dĠŽlve puisquĠil nĠa jamais enseignŽ et comme il nĠa que trs peu travaillŽ en collaboration avec dĠautres artistes, on peut donc considŽrer ce travail en commun avec Schjerfbeck comme un ŽlŽment significatif. Au final, Edelfelt nĠa pas vraiment eu de contacts forts avec les artistes femmes de son Žpoque mais Schjerfbeck est sans nul doute la femme peintre quĠEdelfelt a le plus connue et dont il apprŽciait le plus le talent.

 

Les sŽjours de Schjerfbeck en France sĠachvent au dŽbut des annŽes 1890 car elle est obligŽe de retourner en Finlande pour des raisons financires et Žgalement pour des raisons de santŽ. Comme je vous lĠavais expliquŽ, les femmes recevaient moins dĠargent de lĠEtat, il leur Žtait donc difficile de gagner leur vie. Pour avoir un salaire, Schjerfbeck occupe donc en 1894 un poste de professeur ˆ la SociŽtŽ des beaux-arts. Elle ne retournera jamais en France. En 1902, elle dŽmissionne de son poste de professeur pour cause de maladie et emmŽnage dans la jolie ville de HyvinkŠŠ. Trois ans plus tard, en 1905, Edelfelt meurt dans sa maison de Haikko. Vous connaissez jĠen suis sžre la suite de lĠhistoire : Schjerfbeck a travaillŽ pendant quinze ans ˆ HyvinkŠŠ, pratiquement sans bouger, tout en lisant les revues dĠart internationales. CĠest durant cette pŽriode que lĠartiste dŽveloppe la peinture qui lĠa rendu cŽlbre, un style beaucoup plus moderne et synthŽtique. Aprs la mort de sa mre, elle emmŽnage en 1925 ˆ Tammisaari mais elle doit partir en Sude lorsque la Guerre de Continuation Žclate. Schjerfbeck passe alors ses dernires annŽes en Sude o elle meurt en 1946, pŽriode o atteinte dĠun cancer elle peint ses plus saisissants autoportraits.

 

  En conclusion, ces regards croisŽs entre Edelfelt et Schjerfbeck nous ont permis de comprendre combien la France a comptŽ pour ces deux grands artistes finlandais. En ce qui concerne Schjerfbeck, on peut vraiment dire que la France a profondŽment marquŽ la premire partie de sa carrire et de sa vie, aussi bien artistiquement que personnellement, mme si aprs 1890 elle ne voyagea presque plus et ne retourna jamais en France. En ce qui concerne Edelfelt, il est absolument indŽniable que la France a eu un r™le fondamental dans sa vie et sa carrire. Il y a vŽcu ou sŽjournŽ pendant plus de 30 ans et la France a ŽtŽ pour lui une deuxime terre natale. Il dŽclarait lui-mme que ses meilleurs annŽes avaient ŽtŽ passŽes ˆ Paris.

  De plus, nous avons pu nous rendre compte que les parcours de Schjerfbeck et Edelfelt ont comportŽ des ŽlŽments similaires quĠil a ŽtŽ intŽressant de rapprocher, que ce soit dans leurs choix dĠorientation de carrire, dans leurs influences artistiques reues en France ou dans leurs thmes abordŽs. Ces regards croisŽs nous ont Žgalement permis de comprendre que les rapports entre artistes hommes et femmes Žtaient loin dĠtre simples et unilatŽraux, et les relations entre Schjerfbeck et Edelfelt illustrent trs bien cet Žtat de fait. Dans cette confŽrence, jĠespre avoir pu vous prŽsenter des aspects quelque peu diffŽrents des itinŽraires de Schjerfbeck et Edelfelt en France, et vous montrer certains rapprochements entre ces deux grands peintres qui ont marquŽ lĠhistoire de lĠart finlandais.

 

İ Gwena‘lle Bauvois, 2006

 

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M. Aki Korpela (interprte), Mme Riikka Pekkarinen (prŽsidente de lĠassociation) et Mme Gwena‘lle Bauvois (confŽrencire).

Les photos prises par Mme Irja Ketola / Aamuposti



[1] Orthographe issue de la lettre originale dĠEdelfelt.

[2] Lettre du 10 novembre 1880.

[3] Lettre du 23 mai 1884.

[4] Lettre du 17 novembre 1880.

[5] Lettre du 10 novembre 1880.

[6] Lettre du 7 mai 1888.

[7] CitŽ par Gillard, 1995, p 49.